Schéma technique en 3D d'une dalle en béton armé illustrant la méthode des lignes de rupture pour le calcul automatique de la répartition des charges de plancher à l'ELU

Dans le domaine de l'ingénierie des structures et du développement de logiciels d'analyse cinématique (BIM/CAO), la répartition des charges de plancher sur les éléments porteurs (poutres, voiles, poteaux) est une étape fondamentale. Si la méthode des lignes d'influence ou des bandes est couramment utilisée pour les géométries simples, la méthode des lignes de rupture (fondée sur la théorie de Johansen) s'impose comme l'approche la plus rigoureuse et automatisable pour les dalles de formes complexes ou soumises à des conditions d'appuis irrégulières.

Ce guide technique détaille les hypothèses mathématiques, l'algorithme cinématique de génération des lignes, ainsi qu'un exemple d'application numérique pas-à-pas.

1. Hypothèses fondamentales de la méthode

La méthode des lignes de rupture est une approche cinématique aux grandes déformations (théorème de la borne supérieure de la plasticité). Elle repose sur les hypothèses majeures suivantes :

  • Comportement rigide-plastique parfait : Les déformations élastiques de la dalle sont négligées. Les sous-panneaux délimités par les lignes de rupture se comportent comme des corps rigides qui pivotent autour des lignes d'appuis.
  • Concentration de la plasticité : Toute la dissipation d'énergie par flexion plastique se produit exclusivement le long des segments constituant les lignes de rupture.
  • Lignes droites : Les lignes de rupture intérieures sont modélisées par des segments de droite.
  • Conditions géométriques aux limites :
    • Une ligne de rupture passant entre deux sous-panneaux rigides doit obligatoirement intercepter l'intersection des axes de rotation de ces deux panneaux.
    • Les axes de rotation coïncident avec les lignes d'appuis (murs, poutres) ou passent par les points d'appuis ponctuels (poteaux).

2. Méthodologie et algorithme de tracé automatique

Pour intégrer cette méthode dans un moteur de calcul automatique, on utilise généralement une approche géométrique basée sur les diagrammes de Voronoi généralisés ou l'axe médian (Straight Skeleton), ajustée selon les conditions d'appuis.

Étape 1 : Identification des axes de rotation

Chaque appui linéaire (poutre ou voile) définit un axe de rotation potentiel pour un panneau de dalle.

Étape 2 : Détermination des angles de rupture (Bissectrices cinématiques)

Pour deux appuis adjacents formant un angle α, la ligne de rupture part de l'intersection des appuis.

  • Si les moments résistants plastiques de la dalle sont isotropes et les appuis identiques, la ligne de rupture suit la bissectrice parfaite : θ = α / 2.
  • Pour un plancher rectangulaire sur 4 appuis simples, le schéma cinématique classique génère un motif en "enveloppe de courrier" (4 lignes d'angles et 1 ligne centrale).

Étape 3 : Formulation géométrique du motif

Sur une dalle rectangulaire de dimensions Lx (petite portée) et Ly (grande portée), le point de convergence des lignes d'angle est situé à une distance x de l'appui court. La géométrie est dictée par la minimisation du travail interne ou l'égalisation des charges équivalentes.

3. Formulations mathématiques des charges équivalentes

Une fois le plancher subdivisé en surfaces d'influence (trapèzes et triangles), la charge surfacique uniforme q (kN/m²) est intégrée sur ces surfaces pour être redistribuée sous forme de charges linéiques sur les poutres de rive.

Pour une surface d'influence donnée, la charge linéique équivalente maximale pmax ou la charge totale transférée Ptot se calcule comme suit :

Cas du panneau triangulaire (Appui de rive de longueur Lx)

La hauteur du triangle est x.

  • Charge totale sur la poutre : Ptot = q · (Lx · x) / 2
  • Charge linéique moyenne équivalente : pmoyen = q · (x / 2)

Cas du panneau trapézoïdal (Appui de rive de longueur Ly)

Le trapèze possède une grande base Ly, une petite base (Ly - 2x) et une hauteur x.

  • Charge totale sur la poutre : Ptot = q · x · (Ly - x)
  • Charge linéique répartie équivalente (pour le calcul des moments dans la poutre) : peq = q · (x / 2) · [ 1 - (1/3) · (2x / Ly)² ]

4. Schéma théorique de la répartition

Le visuel ci-dessous illustre la décomposition d'une dalle en zones d'influence triangulaires et trapézoïdales sous l'effet des lignes de rupture à 45° (cas standard isotrope).

          Poutre Rive Longue (Ly)
   +---------------------------------------+

   | \                                   / |
   |   \               Zone            /   |
   |     \          Trapézoïdale     /     |
   |       \                       /       |
 P |         +-------------------+         | P
 o |  Zone   |   Ligne centrale  |  Zone   | o
 u | Triang. |                   | Triang. | u
 t |         |                   |         | t
 r |         |                   |         | r
 e |         |                   |         | e

   |       /                       \       |
 Lx|     /                           \     |

   |   /                               \   |
   | /                                   \ |
   +---------------------------------------+
          Poutre Rive Longue (Ly)

5. Exemple pratique d'application numérique détaillé

Énoncé du problème

Soit un panneau de dalle plein en béton armé d'une pièce de bâtiment, de géométrie rectangulaire, appuyé sur ses 4 côtés de manière simple (poutres en BA).

  • Dimensions de la dalle : Lx = 4,00 m et Ly = 6,00 m
  • Épaisseur de la dalle : h = 20 cm
  • Charges appliquées :
    • Poids propre du béton (ρ = 25 kN/m³) : g1 = 0,20 × 25 = 5,0 kN/m²
    • Revêtement + cloisons (charges permanentes complémentaires) : g2 = 1,5 kN/m²
    • Charges d'exploitation (Bureaux) : qk = 2,5 kN/m²

Étape 1 : Calcul de la charge de calcul à l'ELU (qu)

En appliquant les combinaisons fondamentales de l'Eurocode 2 :

qu = 1,35 · (g1 + g2) + 1,5 · qk

qu = 1,35 · (5,0 + 1,5) + 1,5 · 2,5 = 8,775 + 3,75 = 12,525 kN/m²

Étape 2 : Positionnement des lignes de rupture

Pour une dalle uniformément armée de manière isotrope sur appuis simples, l'angle de départ des lignes de rupture aux coins est de 45°.
La distance géométrique x de la ligne centrale par rapport aux appuis longs est donnée par :

x = Lx / 2 = 4,00 / 2 = 2,00 m

La longueur de la ligne de rupture centrale parallèle à Ly est :

Lcentrale = Ly - 2x = 6,00 - 2(2,00) = 2,00 m

Étape 3 : Calcul des charges transférées aux poutres

1. Sur les poutres de rive courtes (Lx = 4,00 m)

La surface d'influence est un triangle de base 4,00 m et de hauteur x = 2,00 m.

  • Charge totale transférée (Ptriangle) : Ptriangle = qu · (Lx · x) / 2 = 12,525 · (4,00 × 2,00) / 2 = 50,1 kN
  • Charge linéique moyenne sur la poutre courte : pmoyen,x = 50,1 / 4,00 = 12,525 kN/m

2. Sur les poutres de rive longues (Ly = 6,00 m)

La surface d'influence est un trapèze de grande base 6,00 m, petite base 2,00 m, et hauteur x = 2,00 m.

  • Charge totale transférée (Ptrapeze) : Ptrapeze = qu · [ (Ly + (Ly - 2x)) · x ] / 2 = 12,525 · [ (6,00 + 2,00) × 2,00 ] / 2 = 100,2 kN
  • Charge linéique équivalente pour le calcul de flexion de la poutre longue (peq,y) :
    En utilisant la formule normalisée du trapèze :
    peq,y = qu · (x / 2) · [ 1 - (1/3) · (2x / Ly)² ]
    peq,y = 12,525 · (2,00 / 2) · [ 1 - (1/3) · (2 × 2,00 / 6,00)² ]
    peq,y = 12,525 · 1 · [ 1 - (1/3) · (4 / 6)² ] = 12,525 · [ 1 - (1/3) · (4 / 9) ]
    peq,y = 12,525 · [ 1 - 0,1481 ] = 12,525 × 0,8519 = 10,67 kN/m




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